Du 18 septembre 2019 au 5 janvier 2020 s'est tenue la 15e biennale d'art contemporain de Lyon. Cet événement est destiné à faire connaître la scène artistique contemporaine au plus grand nombre. Afin de créer une interaction entre les œuvres et les publics, différents objets de médiation sont mis en place. Visites commentées, cartels, audioguides, catalogues, ateliers, workshops, rencontres avec les artistes, sont tout autant d’outils entre les mains du service des publics. Deux personnes de l’équipe de médiation de cette exposition ont accepté d’évoquer leur pratique lors d’une discussion qui s’est déroulée le 3 janvier 2020.
La médiation culturelle est du côté de la réception, dans l’entre-deux, entre le regardeur et l’œuvre, l’artiste, l’institution. L’étude de la médiation comme un objet sociologique permet d’observer le réseau complexe de transmission et de diffusion d’informations autour de l’objet d’art. Ce réseau : production-médiation-réception est fait de multiples acteurs interconnectés. Le·a médiateur·trice représente une branche dans ce système d’échanges. La démocratisation de la culture a rendu la pratique de la médiation systématique et nécessaire dans les événements et les structures culturelles. Par cette quasi-omniprésence, elle s’est établie comme un objet d’étude à part entière. La tâche de mise en relation des publics et des contenus, représente une facette du métier de médiateur·trice à partir de laquelle plusieurs sujets peuvent émerger. Cette discussion tendra à élargir les définitions et les enjeux du métier de médiateur·trice au-delà de l’aspect utilitaire et fonctionnaliste de cette pratique. Afin d’évoquer plus librement ces différents enjeux, les interlocuteurs·trices ont choisi l’anonymat. Ces personnes ont été sollicitées pour leurs multiples expériences en tant que médiateur·trice ainsi que pour leur parcours qui proposent un équilibre entre la pratique et la recherche autour de ce sujet. Comment se définit le métier de médiateur·trice, et, quels sont les rapports entre les médiateurs·trices et les structures, sont les principales questions abordées ici.
Une des définitions de la médiation pourrait être : l'ensemble des actions qui mettent en contact un public avec une offre culturelle. Que pensez-vous de cette définition ? Est-elle représentative de la pratique ?
A : Je trouve que c'est une définition adéquate dans la mesure où il existe plusieurs types de médiations qui se concrétisent sous différentes formes. Le musée des Beaux-Arts de Lyon par exemple propose une forme artistique pour dialoguer avec l’œuvre. La médiation consiste à activer ou changer le regard peu importe la forme de cette action. Par-là cette définition est complète. Lorsque l’on veut définir la médiation en partant de toutes ses formes particulières, on finit par ne pas parler de l’essentiel.
B : C’est une définition très générique et globale qui n’entre pas dans le détail, mais elle est efficace. Elle répond au sens de la médiation. Je pense que c’est sa dimension polymorphe qui est vraiment compliquée à définir. En effet le·la médiateur·trice crée une rencontre qui peut être verbale ou écrite. Ce que j’entends également et qui me dérange dans cette définition, c’est la question de la communication. Cela notamment à cause de l’utilisation du mot : offre, qui me paraît totalement associée à la communication dans son côté marketing.
Après avoir défini de façon générique la médiation, on peut se demander : quel est son but ? Quels sont les enjeux de cette pratique pour les publics ou pour une institution ?
A : Si on formule la question de la médiation par le but, on peut se retrouver dans le même piège que pour la première définition générale. Il existe plusieurs buts, il est donc difficile de définir le tout d’un seul tenant.
Pour ma thèse, j’ai travaillé sur les médiations écrites parce qu'elles n’étaient pas répandues en France à l’époque. Au fur et à mesure de mon travail, j’ai pu expérimenter plusieurs terrains et être en contact avec différents types de visiteurs. Au début de ma recherche, j’avais une vision partielle et un sentiment d’insatisfaction en ce qui concerne les écrits de médiation. Mon idée était que le public, novice ou non, était en recherche de médiation écrite pour découvrir l’exposition. Pour cela, il voulait un écrit qui donne suffisamment d’éléments, mais pas trop d’orientation. Dans la plupart des cas, les textes de médiation étaient grandement critiqués par ce public, car perçus comme trop élitistes et incompréhensibles, et donc non-opérant face à cette demande d’information. Cependant, ce que je n’avais pas pris en compte et qui n’était pas perçu par le public, c’est que cet enjeu d’entrer en contact avec l’œuvre représentait un schéma général qui cachait d’autres enjeux. Pour ma recherche, j’ai analysé les textes de médiations sous cet angle général, mais j'ai dû rapidement changer mon fusil d'épaule. Par exemple, une institution a parfois besoin par ces écrits de prouver que l'art qu’elle propose est recevable, ou qu’un artiste qui n’est pas confirmé mérite d’y être exposé. Dans ce cas-là, ce qu’attend le spectateur n’est parfois pas comblé par les textes. Cependant, je ne peux pas dire que ces textes ne sont pas un outil de médiation pour autant.
Dans le contexte de la biennale de Lyon, il y a un effort qui a été fait pour rendre les textes de médiation beaucoup plus opératoires face à l’œuvre, car l’institution a moins besoin de défendre toute la biennale à travers chaque texte. Mais on ne peut pas, il me semble, disqualifier un texte de médiation qui aurait pour enjeux de défendre politiquement l’institution, ou de renforcer les choix de son·sa directeur·trice. L’idée est qu’il existe des buts, des enjeux croisés dans les supports de médiation. Pour parler d’un autre enjeu, je voudrais vous partager une autre expérience de terrain. J’ai rencontré dans une structure un stagiaire qui a eu l’occasion d’écrire un texte pour une exposition. Dans ce texte, il déclinait ses lectures en montrant que l’œuvre lui plaisait. Il y avait là un enjeu plutôt personnel, mais aussi la volonté de conforter ceux qui lui avaient permis d’écrire sur le fait qu’ils avaient fait le bon choix. Quand j’ai interrogé les responsables sur les raisons pour lesquels le stagiaire écrivait, ils ne m’avaient pas caché que c’était dû à son engagement gratuit et donc la réalisation du texte était une manière de le remercier. L’outil de médiation a aussi cet aspect-là, complètement personnel, individuel. Le public qui est en bout de chaîne et qui reçoit le texte n’a pas forcément conscience qu’il y a des enjeux purement internes à l’institution qui sont remplis par le texte. Je pense que connaître le but de la médiation est difficile, car il faudrait distinguer chaque forme de médiation dans chaque structure et se demander pour chacune d’entre elles, si elles relèvent d’enjeux restreints, ou multiples.
B : Par exemple mettre en place un atelier artistique c’est aussi de la médiation et c’est une manière de s’approprier une œuvre ou bien une pratique artistique, ou les deux. La rencontre peut se faire sans dialogue et être simplement dans l’écoute. Et il peut y avoir d’autres types de rencontres qui sont, elles, plus dans l’échange. La médiation ça peut aussi être un moyen d’interpeller le regard. Chaque temps de médiation est différent, avec un but différent qui peut être unique ou multiple. Il y a aussi l’idée d’aiguiser le regard sur l'œuvre. Il existe différentes actions, selon le résultat attendu et en même temps à chaque fois c’est de la médiation.
Le·la médiateur·trice est défini·ecomme étant un relais, un·e accompagnateur·trice, un·e entremetteur·trice, un·etraducteur·trice, un·e interprète, un·e go-between. Comment pourriez-vous définir le·la médiateur·trice ? Existe-t-il une part de création dans cette pratique ?
B : Je vois la médiation comme une sorte d’interface, de go-between comme dans cette définition. Il y a l’œuvre, il y a le public et il y a la médiation entre les deux. La médiation, c’est comme le roncier de Jean Marie Appriou[1], qui exprime ce temps terminé de l’usine Fagor Brandt et l'incertitude de son avenir. Les médiateurs·trices sont des ronciers. Cependant, je ne pense pas que le·la médiateur·trice ne soit qu’un support, parce qu’il·elle engage sa sensibilité, sa manière d'être, même si en médiation il·elle ne doit pas donner d’interprétation. Pour ma part, j’utilise toujours une forme de conditionnel. L’objectif est plutôt de donner des informations sur l’œuvre ou sur la démarche de l’artiste, de façon à ce que le public puisse lui-même se faire sa propre idée.
En fonction de la sensibilité de chacun, chaque visite est différente. Le·la médiateur·trice ne donne pas forcément les mêmes informations. Il y a un socle commun, mais la manière dont la médiation sera menée sera différente, car il faut prendre en compte l’action de la personne. C’est à travers cette sensibilité qu’il y a un acte de création, dans la manière dont le·la médiateur·trice apporte une œuvre, comment il·elle crée son parcours, comment il·elle va passer d’une œuvre à une autre et comment il·elle lie le tout de manière à transporter le public tout en laissant la possibilité que ce transport puisse avoir des arrêts qui ne sont pas prévus.
A : On a vu au début qu’il n’y a pas qu’un seul enjeu, mais l’on peut quand même définir la médiation par l’action d’accompagner la rencontre du public avec une œuvre. Et il me semble que pour rencontrer une œuvre il faut avoir saisi certaines choses au niveau de la démarche de l’artiste, de sa biographie, de son parcours, sans avoir besoin de tout savoir. Il y a des œuvres pour lesquelles savoir quel est le nom de l’artiste et son pays d'origine suffit, mais pour d’autres œuvres il faut aller plus loin, comme pour l’œuvre de Petrit Halilaj[2]où son parcours personnel a une résonance avec l’œuvre. Dans la médiation, il y a deux registres : celui de la description de l’œuvre et celui de l’interprétation que le·la médiateur·trice partage plus ou moins avec le public. Le·la médiateur·trice est un guide qui permet à des gens d’essayer d’approcher l’intention de l’artiste et puis parfois d’aller plus loin. Ce que l’on fait en tant que médiateur.trice, c’est de vérifier que le public soit juste par rapport à l’œuvre.
Moi ce que je regrette, c’est que la médiation ne soit pas mieux reconnue. Ce métier est mis de côté, parce qu’on en a une vision comme étant une pratique facile et simple. Comme si cette pratique était faite seulement de spontanéité, de créativité, comme si la création était faite uniquement de flux tendu, sans cesse renouvelé, repartant de zéro. Alors que pour moi, c’est un métier de recherche.
Le·la médiateur·trice est souvent associé·e au guide conférencier·ère. Quelles sont les principales ressemblances ou différences entre les deux métiers ?
A : En tant que médiateur·trice, je trouve que l’on est très proche de la conférence et je n’ai pas honte de le dire. Au moment où l’on a créé la médiation culturelle, il était important de dire que ce n’était pas la même chose, que ce n’était pas le même métier. Le·la guide était presque une insulte. Cela parce qu’il·elle dirigerait le regard du public sans lui laisser de liberté, même si pour ma part en tant que public je n’ai jamais expérimenté ça. Malgré cette critique, j’ai bien souvent l’impression d’être à deux pas de la conférence, mais pas dans la conférence où je déroulerai un monologue sans me soucier de la façon dont le contenu est reçu. Comme j’ai appris des choses sur l’œuvre que je n’ai pas inventé ces choses, que je les ai cherchées, que je les ai apprises directement de ceux qui ont conçu l’exposition, en les transmettant, je suis dans la conférence. Et je n’ai aucun complexe à dire que je n’accouche pas de toute la vérité sur l’œuvre. Le fait de renseigner un peu le public sur le parcours de l’artiste permet de le mettre sur la piste de quelque chose, sans bien sûr leur dire ce qu’il faut penser de l’œuvre.
Il existe quelques écoles, formations scolaires destinées à transmettre les clés de la médiation pour l’exercer de manière professionnelle. Que pensez-vous de ces formations ? Sont-elles l’unique voie pour faire de la médiation ?
A : Pour faire de la médiation, il faut effectivement s'entraîner, se former, mais les écoles de formation à la médiation sont peu nombreuses. Il faut aussi dire que le malheur de ce métier est qu’il est précaire et beaucoup de dirigeants de ces écoles ne disent pas assez aux personnes formées à quel point il l’est. Les responsables le savent pertinemment, mais ces formations permettent à des universités, à des écoles de montrer qu’ils savent monter des projets éducatifs, des filières nouvelles.
B : Si je ne me trompe pas, tous·toutes les médiateurs·trices, ici, à la biennale ils·elles ont tous·toutes un niveau master. Ils·elles ont tous·toutes une pratique de la recherche grâce à leur formation. On peut parler de simplicité de spontanéité de la pratique, mais cela ne doit pas être séparé du travail de recherche et donc de la formation. En tant que médiateur·trice, on est tous·toutes capables d'écrire, de s'exprimer et ça, c'est vraiment grâce à une formation que l'on a dû avoir et qui n’est pas forcément une formation en médiation.
Le métier de médiateur·trice culturel a été souligné dans la « loi musée »[3], et intégrée au Code du patrimoine. Cependant, sa reconnaissance en tant que métier reste faible. Que pensez -vous de cette situation ?
A : Ce que l’on ne reconnaît pas forcément chez le médiateur, c’est son talent de chercher, d’écrire, d’accompagner le public, de bien le connaître et de pouvoir mettre à profit ce que le public sait. Si tout cela était reconnu l’on pourrait nourrir des fiches métiers et des codes ROME qui, à ma connaissance, n’existent pas. Tout le contenu au niveau de la technique de la médiation est faible. Si ce métier paraît facile c’est parce que celui·celle qui l’exerce a un talent pour ça. Je vois des artistes qui n’ont pas ce talent et qui ont tout ce qu’il faut pour parler de leur œuvre puisqu’elle est émise par eux. C’est vraiment un métier de savoir s’exprimer devant les gens et de doser, de savoir se taire, de recevoir le langage corporel, l’émotion, sans avoir forcément besoin d’obliger la personne à formuler sa réception de l’œuvre en mot et de mettre tout ça dans un discours qui est fait en commun avec le public. Tout ça, c'est vraiment un travail. Il faut évidemment une sensibilité pour la médiation, mais comme chacun en a une pour son métier. La médiation est un métier qui se noie de ne jamais exploiter ses talents.
J’ajouterais qu’en 2009, j’ai fait avec des chercheurs une recherche au niveau de la région Rhône-Alpes sur l’état des lieux des professionnels de la médiation culturelle. Ce qu’on a vu, c’est qu’il y avait autant d’endroits que de noms donnés aux médiateurs·trices. Chaque institution se débrouille avec ce métier comme il peut. Il n’y a pas de réflexion commune afin de créer un statut à donner à ces personnes.
De nombreuses structures culturelles font appel à des médiateurs·trices. Quelle est la place du médiateur·trice dans ces structures ?
A : Ce métier n’est souvent pas pensé dans une logique d’interaction avec la structure d’accueil. La médiation de terrain est complètement isolée. Les structures pourraient mettre au profit les talents des médiateur·trices, mais elles ne le font pas forcément. Les écrits des médiateurs·trices pourraient être couplés avec les textes de cartels, les textes d’introduction des expositions, mais généralement, il n’en est rien. Les médiateurs·trices pourraient être en poste dans l’entre-deux des expositions pour penser l’exposition suivante, en réfléchissant aux différentes formes de médiations, mais ils·elles ne le sont pas. Ne pas reconnaître ce savoir-faire entretient leur précarité. Par exemple, quand le·la médiateur·trice dit qu’il·elle pourrait préparer une exposition avec le service des publics et du côté du discours apporter sa connaissance, les institutions répondent qu’il n’y a pas encore d’œuvres sélectionnées. Comme si le·la médiateur·trice n’est pas capable d’envisager - dans la mesure où il connaît le nom de l’artiste invité ou la thématique - d’inventer un outil de médiation pour ensuite faire entrer le contenu. Après, je ne connais pas tous les contextes, mais il existe sûrement des emplois de médiateur·trice à plein temps et honnêtes. Il doit bien exister des postes pour quelqu'un qui porte vraiment son discours, qui est vraiment reconnu, qui a un point de vue scientifique sur l'œuvre, qui intègre le discours de ses collègues tout en ayant du recul et qui peut reconstruire ce discours, selon le type de public.
B : Je pense qu’il existe des structures où le·la médiateur·trice est intégré·e à la structure de façon permanente. J’ai en tête un musée qui emploie cinq personnes en poste de guides/animateurs·trices. Ils·elles sont médiateurs·trices, mais ils·elles font aussi d’autres missions avec le public comme mettre en place des conférences. Son rôle n’est pas restreint à la visite commentée. Mais cela reste rare, c’est même une exception.
À partir de quel stade le·la médiateur·trice prend-il·elle part à la mise en place d’une exposition ? A-t-il·elle une place dans la conception de l’exposition et des outils de médiation ?
A : Cette intégration au processus de création d’une exposition dépend des institutions. Il y en a où le·la médiateur·trice peut créer de nouvelles formes de visites. Plus le·la médiateur·trice est présent·e en amont de l’exposition plus il·elle peut analyser, comprendre, transmettre la pensée d’une œuvre et l’aborder de manière inédite. Dans un cadre plutôt événementiel, les formes de médiation sont pensées et fixées au préalable. Cependant, on laisse le·la médiateur·trice avoir la possibilité en fonction de son savoir-faire de s’adresser à tous les publics ou de signaler avec quel public il·elle est le·la plus à l’aise. Souvent, au niveau des services des publics, il y a un travail commun, car ce sont des équipes qui écoutent et reçoivent pour mettre le savoir du médiateur·trice au bénéfice de l’événement. En ce qui concerne les musées, j’ai vu des médiateurs·trices dire non à des nouvelles formes de médiation, non pas parce que ce n’étaient pas des formes adéquates, mais parce que ces nouveaux outils étaient essentiellement créés sur du temps personnel. En effet le·la médiateur·trice est rémunéré·e seulement en présentiel et de plus en plus à la visite ou à l’heure. Le nombre d’heures de préparation n’est pas compté. Il faut cependant noter qu’il y a aussi de plus en plus des services des publics qui se battent pour avoir une formation préalable à chaque exposition, ce qui n’existait pas il y a encore quelques temps.
Cette non-reconnaissance et cette non-intégration au système, renforcent-elles une précarité de la profession ?
A : Le·la médiateur·trice dans la plupart des cas n’a pas de boulot entre deux expositions. Il·elle n’a pas de poste ou par exemple dans un musée les médiateurs·trices de catégorie A sont souvent remplacés par des catégories B à chaque fois qu'il y en a une place qui se libère. Les postes de médiations ne sont donc plus des postes de cadres. Il y a une sorte de rétrogradation au titre de technicien du médiateur·trice. Cela parce qu’il y a l’idée que le cadre est celui qui écrit, celui dont la parole porte et est considérée. Et le·la médiateur·trice, lui·elle est soi-disant là pour essayer de redistribuer la parole prédigérée du cadre. Tout cela parce que la médiation semble facile. Ce qui est difficile pour moi est que la situation semble être de pire en pire. J’ai eu l’impression à un moment qu’il y avait une prise de conscience sur la précarité de ce métier, mais rien.
B : Si on observe un musée du type Beaux-Arts, il y a un·e conservateur·trice et un·e commissaire d’exposition qui sont là en permanence, alors que le·la médiateur·trice est un·e vacataire. Pourquoi est-ce que le·la commissaire d’exposition n’est pas vacataire au même titre qu’un·e médiateur·trice entre deux expositions ?
Existe-t-il une forme de dédain face à la pratique orale de la médiation contre une pratique écrite qui semble immuable ?
A : Oui, il existe du dédain et on voit bien qu'il est alimenté par ceux qui font que la médiation n'est qu'une pratique orale et rien d’autre. Dans les expositions, le discours qui a la seule autorité, c’est le discours des conservateurs.trices, alors qu’ils.elles ne savent pas forcément comment s’adresser aux publics. Je ne dis pas que leur discours ne doit pas exister, ni qu’il doit être remplacé. Ce que je dis, c’est que nous ne sommes même pas arrivés·es à ce que les deux discours - celui du médiateur·trice et du conservateur.trice- se côtoient. Ce qu’il faudrait, c’est arriver à parler d’égal à égal, mais cette relation est empêchée notamment par les catégories, les échelles. En fait, le dédain dans les institutions, il vient du public. C’est-à-dire que plus on a un métier qui se rapproche du public, moins on est considéré. Les choses ne sont pas pensées dans le sens d’un rééquilibrage et d’une reconnaissance d’un métier.
Quels sont les enjeux économiques lié à la médiation ?
A : Je ne connais pas assez l’aspect économique, mais je pense que c'est surtout une histoire de choix politique, de politiques culturelles, de politiques des institutions. Cette question me permet de m’en poser une autre : est-ce qu’une direction est obligée de dépenser toute son enveloppe pour créer une exposition ? Est-ce qu’elle peut dire qu’une partie de l’enveloppe sera au sacrifice peut-être d’une œuvre, mais au bénéfice de la rencontre du public ? En tous cas, là pour l'instant le sacrifice est souvent fait au détriment du médiateur·trice. Le fait est que ceux et celles qui occupent ces postes sont des passionnés·es, et qu’ils·elles vont se démener comme si les moyens financiers avaient été mis pour qu’ils·elles se défendent sur le terrain, et cela, en grande partie au péril de leur carrière professionnelle. Pour donner un exemple, le·la médiateur·trice qui doit mener un atelier avec une classe et qui, par le professeur, apprend qu’il y a une spécificité dans cette classe, ce·cette médiateur·trice va préparer l’atelier en conséquence. Et il·elle fait cette préparation non pas parce qu’il·elle est sympa, mais parce que cela fait partie de son travail et que pour que la médiation marche, il faut se préparer. Malheureusement souvent il·elle ne va pas être financé·e pour cette préparation.
Dans la question économique, il faut prendre en compte le fait que le public est aussi un paramètre, une condition pour les investisseurs. Même s’il y a de moins en moins de finances publiques, celles-ci financent les expositions pour les publics. En effet, exposer c’est montrer, mais montrer à quelqu’un. Il faut donc qu’il y ait du public pour voir l’exposition. En tant que médiateur·trice on voit très bien que dans certaines institutions ce n’est pas le public individuel qui est là et qui fait les entrées. La présence du public montre comment l’exposition a existé face à cette dépense. Et ce sont surtout ceux qui viennent en groupe avec des médiateurs qui font les chiffres.
B : L'argent est une chose extrêmement importante. Et bien évidemment, la direction et les financeurs choisissent là où va l’argent : pour les œuvres ou pour la médiation ou pour la communication ou pour la sécurité, ... La médiation a une part souvent assez faible alors même que les appels à projet en destination des publics sont de plus en plus demandés.
Pourquoi faites-vous de la médiation ? Est-ce pour vous un acte politique ?
A : Politiquement parlant si je faisais quelque chose ce ne serait pas forcément en pratiquant la médiation de terrain. Si j'étais prête à m'engager, ce serait pour faire de la médiation un métier reconnu. Le problème est que les années ont passé et que j’ai vu des gens se battre pour faire connaître ce métier, cependant aujourd’hui on se retrouve avec plein de personnes surdiplômées qui occupent des postes précaires de médiateur·trice. Donc je ne sais pas si je crois encore à la possibilité de faire reconnaître ce métier malheureusement. Je vois quand même des pistes pour le faire évoluer.
Je fais de la médiation, car je trouve que c'est un beau métier. Ce qui est vraiment épanouissant, c’est la transmission et le contact avec les gens. Comme le·la médiateur·trice est là, dans l'intervalle et qu’il·elle ne donne pas « La vérité » sur l'œuvre, parfois le public sait lui rendre et avec générosité. Le·la médiateur·trice reçoit du public, ce qui enrichit son propre regard. C’est ça qui me rend passionné. Je fais ce métier parce que j'ai eu la possibilité de le faire et que j'en ai tiré tout un tas de leçons. Le problème est combien de temps l’on peut être passionné en étant précaire.
B : Je ne peux pas penser la médiation sans passion. J’apprécie le contact avec l'humain qui est pour moi le plus important. Je m’intéresse également à la question de l'intégration sociale qui me touche plus particulièrement. Par la médiation, j’aimerais réduire les inégalités, mais je me demande si je ne suis pas naïf·ve à ce sujet. Il y a toute la question de la démocratisation culturelle qui me captive, mais est-ce que les politiques et les institutions tendent vraiment vers ça ?
[1] Fiche Jean Marie Appriou, site de la Biennale de Lyon. URL : https://www.biennaledelyon.com/artistes/jean-marie-appriou/ [2]Fiche Petrit Halilaj, site de la Biennale de Lyon. URL : https://www.biennaledelyon.com/artistes/petrit-halilaj/ [3] Site legifrance, service public de la diffusion du droit. URL : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000769536&categorieLien=id
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