Auteur.rices : Andréa Garrido, Bathilde Leplay, Emma Margiotta, Frédérine Pradier, Loïc Sagnard.
Mots de référencements : Les Flux imaginaires, Veduta, Médiathèque Jean Prévost, Bron, Biennale d’art contemporain de Lyon, Étudiants Université Lumière Lyon 2, histoire de l’art, art contemporain.
En parallèle de la 15e Biennale d’art contemporain de Lyon, les expériences Veduta associent art, territoires et habitant·es, réalisant un véritable trait d’union entre création et réception. Dans ce cadre, l’exposition Les Flux Imaginaires à la Médiathèque Jean Prévost de Bron a réuni des « commissaires habitant·es », professionnel·les de la culture et notre équipe d’étudiant·es du Master d’Histoire de l’art de l’Université Lumière Lyon 2. Ensemble, nous avons contribué à la réalisation de ce projet d’exposition original, collaboratif et intergénérationnel.
« Pédagogique, politique, éthique et esthétique, Veduta est la fenêtre ouverte, le temps de la Biennale, sur la ”création permanente” qui se déploie à l’échelle métropolitaine [1]. » - Adeline Lépine, responsable de Veduta
Créée en 2007, Veduta est une plate-forme de diffusion d’art contemporain, ancrée sur les territoires de la métropole de Lyon. Son souhait est d’associer la création artistique et la curiosité d’habitant·es non-initié·es, dans un objectif de démocratisation de l’art contemporain. Il s’agit de permettre aux habitant·es d’être à la fois acteur·rices, créateur·rices et récepteur·rices à l'occasion de différentes manifestations culturelles organisées en parallèle de chaque Biennale d’art contemporain de Lyon. Ainsi, Veduta propose des projets à ces territoires, libres de collaborer, afin de développer une expérience intégrant résidences artistiques, rencontres et expositions inattendues. Ces événements favorisent des réunions et des échanges, instaurant une dynamique au sein d’un groupe, propice à la vie culturelle de la ville d’accueil.
C’est dans ce cadre qu’est né le projet Les Flux Imaginaires au sein de la ville de Bron, parallèlement à la 15e édition de la Biennale d’art contemporain de Lyon dénommée Là où les eaux se mêlent. Accueillie par la médiathèque Jean Prévost de Bron, cette exposition qui a réuni une diversité d’acteur·rices, a été présentée du 12 octobre au 14 décembre 2019. Conformément à la volonté de la ville de Bron d’orienter sa programmation culturelle vers le numérique, l’exposition faisait écho à des manifestations telle que la Biennale RVBn, lancée en 2013 et consacrée au numérique.
Par l’intermédiaire de la médiathèque et d’autres partenaires, des personnes extérieures au monde de l’art, principalement des habitant·es de Bron, ont été invitées. Initialement plutôt réfractaires à ces productions contemporaines, leur envie de découverte leur a permis de devenir de véritables commissaires d’exposition. Qualifié·es de « commissaires habitant·es », elles·ils ont débuté leur projet à partir d’une sélection d’œuvres issues du Musée d’art contemporain de Lyon.

Affiche Les Flux Imaginaires, Médiathèque Jean Prévost de Bron.
Daniel Canogar, The Obscenity of the Surface, 1999. © Veduta.
Ce premier corpus a fait émerger une réflexion au sujet de la définition de l’art contemporain mais aussi sur la production et la programmation d’expositions. Leur collaboration, débutée au printemps 2019, les a aussi confronté·es aux difficultés techniques relatives à un travail de curation. Cette expérience a permis aux « commissaires habitant·es » de comprendre la diversité des acteur·rices à l’œuvre pour monter une exposition, mais aussi de la temporalité nécessaire pour la mettre en place, éléments qu’elles·ils n’avaient jusqu'alors pas perçu en visitant des expositions. Un premier échange avec le personnel du Musée d’art contemporain de Lyon, et notamment avec Hervé Percebois, Responsable de la collection et de la documentation, a développé cette prise de conscience, bien que cette rencontre ne leur ait pas permis de voir physiquement les œuvres sélectionnées.
« Le groupe a bénéficié de privilèges, visites commentées du MAC, de l’exposition à Fagor. Des explications d’Hervé Percebois sur l’envers du décor : les réserves du MAC, le contexte économique, les contraintes administratives. La rencontre avec un responsable d’installation a complété notre information sur le plan pratique et financier de l’installation des œuvres [2]. » - Alexandre Gébleux, « commissaire-habitant ».
Afin de diversifier les approches face à ces œuvres contemporaines, le projet Les Flux Imaginaires a convié des étudiant·es du Master histoire de l’art de l’Université Lumière Lyon 2 à accompagner ces « commissaires habitant·es ». C’est dans ce contexte que notre équipe constituée d’Andréa Garrido, Bathilde Leplay, Emma Margiotta, Frédérine Pradier et Loïc Sagnard, a eu pour mission d’élaborer avec elles·eux les contenus des médiations autour de l’exposition (cartels, visites) et de programmer des ateliers, lors d’une carte blanche. Nous avons également été invité·es à participer aux événements mis en place par la médiathèque autour de l’exposition tout au long de l’automne 2019.

Vernissage de l’exposition Les Flux Imaginaires à la Médiathèque Jean Prévost de Bron, 12 octobre 2019. A gauche : Kacem Noua, Hommage à tout ce petit monde qui ondule II, 2000. A droite : Laurent Mulot, Middle of Nowhere, 2001. Crédit image : Andréa Garrido.
Trois œuvres étaient présentées, correspondant à une interprétation de la thématique Les Flux Imaginaires, au croisement de la Biennale, Là où les eaux se mêlent, et de la Biennale des Arts Numériques - RVBn, évoquant pour les habitant·es le mouvement, le déplacement et reflétant le monde en réseau.
Artiste lyonnais, Kacem Noua a participé à de nombreuses expositions dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Présent lors de la première Biennale d’art contemporain de Lyon, L’amour de l’art, en 1991, son travail témoigne de la persistance de la peinture comme médium dans l’art du XXIe siècle. En mettant à profit les effets de la sérialité et la répétition de deux motifs, l’artiste organise une œuvre volumétrique. La·le visiteur·euse se retrouve face à un écran qui travaille son œil, une illusion d’optique entrant en résonance avec le monde du numérique. Oscillant entre bidimensionnalité et tridimensionnalité, Hommage à tout ce petit monde qui ondule II (2000) évoque notre rapport constant au numérique et aux écrans. L’œuvre interroge notre perception de la matière, réelle ou rêvée. Le travail de Kacem Noua perturbe le cadre spatio-temporel du spectateur·rice, l’invitant à se mouvoir. Il développe aussi des flux imaginaires chez les récepteur·rices qui interprètent librement cette forme ouverte.
À ses côtés, se trouve Daniel Canogar, photographe s’intéressant à la projection d’image numérique et à l’installation. Ce dernier nous plonge dans son œuvre The Obscenity of the surface (1999) présentée lors de la 5e édition de la Biennale d’art contemporain de Lyon, Partage d’Exotismes en 2000. L’esthétique organique qui se dégage des images de corps morcelés est au centre des préoccupations de l’artiste. Daniel Canogar donne dans cette œuvre l’illusion d’une installation High Tech, où la fibre optique transporte l’image projetée. La perception de l’œuvre évolue en fonction de la déambulation des visiteur·euses. Ces dernier·ères ont l’impression que la fibre optique projette l’image, mais elle transporte seulement la lumière qui éclaire des diapositives. Dans cette environnement clos, le spectateur·rice se retrouve projeté·e dans l’œuvre, elle·il devient acteur·rice, en interrogeant ses propres perceptions et ressentis. Par la représentation des cicatrices, des rides, des plis, l’artiste renvoie à l’intimité du corps. Questionnant la fragilité de l’existence humaine, il évoque notre disparition progressive. Daniel Canogar illustre également l’empreinte numérique de l’humanité sur la terre. À l’aune du nouveau millénaire et de la révolution numérique, l’installation invite à reconsidérer le corps. Hybridant ces fragments du vivant et la fibre optique, une technologie encore peu commune en 1999, l’œuvre laisse entrevoir l’irruption du numérique dans notre vie la plus intime. Capturant et projetant ces images de l’enveloppe corporelle, The Obscenity of the surface offre la possibilité aux spectateur·rices de reconsidérer leur identité à l’ère des réseaux sociaux.
L’exposition comprenait, enfin, une œuvre interactive réalisée par l’artiste Laurent Mulot. Une borne, conçue par le Musée d’art contemporain de Lyon, permet de consulter le site internet de l’artiste, interface d’accès à son projet artistique Middle of Nowhere, qu’il développe depuis 2001 [3]. C’est lors d’un voyage en Australie, que l’artiste eut l’idée de Middle of Nowhere. Faisant l’expérience, dans la petite ville de Cook, d’un espace peu habité, il décida d’implanter un Centre d’Art Contemporain Fantôme, matérialisé par une plaque gardée par deux gardien·nes, les derniers habitants de cette ville abandonnée. Il décide de renouveler ce geste sur les six continents, faisant de ces environnements « au milieu de nulle part » de nouveaux espaces d’exposition, constituant aujourd'hui un réseau international de Centres d’Art Contemporain Fantômes. Parallèlement, le site internet développé par Laurent Mulot remédie à l’absence d’œuvres et de public dans ces Centres d’Arts Contemporains Fantômes. Ce site, partie intégrante de son œuvre, pâlit les absences qui caractérisent ces environnements isolés et pérennise son projet de façon immatérielle. L’œuvre préfigure, en 2001, la connexion virtuelle des individu·es L’intention artistique est de favoriser une lecture singulière et poétique d’une œuvre d’art dans ces lieux exempts d’institution. Comme les deux autres artistes exposés dans Les Flux Imaginaires, Laurent Mulot a participé à la 9e édition de la Biennale d’art contemporain de Lyon, 00’s - L’Histoire d’une décennie qui n’est pas encore nommée, en 2007.
Ces choix d’œuvres permettent d’avoir un regard rétrospectif sur les précédentes éditions de la Biennale, reflétant le déplacement des œuvres vers les territoires et la pérennité de certaines thématiques. Appartenant aux collections du Musée d’art Contemporain de Lyon, elles signalent également leur rôle dans la scène artistique contemporaine.
Le contenu analytique et descriptif de ces œuvres a été élaboré lors d’ateliers coordonnés par l’équipe étudiante. L’objectif de ces ateliers a été de faire émerger des questionnements chez les « commissaires habitant·es », destinés à alimenter les textes de l’exposition et les visites guidées qu’elle·ils allaient eux-mêmes réaliser auprès de curieux·euses, mais aussi de groupes scolaires et d’associations. Le public de la médiathèque a pu poursuivre la découverte de l’art contemporain à travers une sélection d’ouvrages issus de leur catalogue. Le choix restreint d’œuvres dans cette exposition n’a pas empêché la richesse des discussions puisque le corpus sélectionné permettait d’aborder des thèmes majeurs de la création contemporaine tel que l’art numérique, l’art cinétique et le land art. C’est donc à partir de ces trois sujets que nous avons imaginé des ateliers d’initiation à l’art contemporain, ouverts à tous les publics, dans le cadre d’une carte blanche étudiante programmée le 9 novembre 2019 à la Médiathèque Jean Prévost de Bron. Notre intention à travers ces ateliers était de proposer un approfondissement de l’expérience conduite auprès des « commissaires habitant·es ». Nos ateliers, disséminés dans divers lieux de la médiathèque, renouvelaient cet environnement propice aux échanges. Le caractère informel de ces rencontres permettait de dialoguer autour d’autres œuvres faisant écho à celles exposées et d’inviter les participant·es à entamer une réflexion, poser des questions, et interagir les uns avec les autres. Dans l’objectif d’accueillir tous les publics, et en cohérence avec les missions de la médiathèque, un atelier enfant a également été mis en place. À partir de matériaux de récupération du quotidien, le jeune public a pu concevoir des robots en trois dimensions afin de donner leur interprétation des Flux Imaginaires à l’ère du numérique.

Vernissage de l’exposition Les Flux Imaginaires à la Médiathèque Jean Prévost de Bron, 12 octobre 2019.
Crédit image : Eric Ghimire.
Au fur et à mesure des semaines de l’exposition plusieurs moments forts ont marqué cette expérience, notamment les visites menées par les « commissaires habitant·es », la découverte de l’artothèque de Saint-Priest et la rencontre avec l’artiste Laurent Mulot. Cette conférence, donnée à la Médiathèque Jean Prévost, a offert aux « commissaires habitant·es » et au public la possibilité d’approcher le créateur et de l’interroger sur son processus artistique. Le discours de l’artiste a mis en avant le rapport entre son parcours personnel et la genèse de son œuvre Middle of Nowhere. Il a également présenté au public son projet actuel. De plus, Hervé Percebois, Responsable de la collection et de la documentation, a contribué à cette intervention pour présenter l’acquisition de l’œuvre par le Musée d’art Contemporain de Lyon, éclaircissant les procédures. Une « commissaire habitante », Chantal Barioz, nous a confié avoir vécu une véritable « évasion ».
« Après la visite de l’artiste et le suivi de sa conférence, j’ai basculé dans une révélation. Il nous a conté une histoire réelle qui m’a fait rêver. J’ai été très émue[4]. » - Chantal Barioz, « commissaire habitante ».

Visite de l’artothèque de Saint-Priest, 14 décembre 2019. Crédit image : Fanny Vandecandelaere.
La visite du groupe à l’artothèque de Saint-Priest, le 14 décembre 2019, fut en quelque sorte un moment de synthèse du projet. Les « commissaires habitant·es » ont souligné qu’ils avaient acquis de l’aisance pour prendre la parole en public au sujet de l’art contemporain ainsi que de l’autonomie pour choisir une œuvre à commenter. Elle·ils ont apprécié de pouvoir partager leurs choix et ont été reconnaissants pour les connaissances acquises depuis le début du projet. Cette expérience leur a permis de se sentir davantage légitimes pour s’exprimer face à l’art contemporain, ce qui est perceptible dans leur façon de discuter plus aisément à ce sujet.
« Ce qui m’a plu dans cette visite originale de l’artothèque, c’est cette nouvelle expérience dans cette riche aventure Veduta. On a pu choisir, chacun, une œuvre de l’artothèque, se l’approprier pendant quelques instants et partager face au groupe les émotions, les représentations, qu’elle nous évoquait ; un moment intime où chacun de nous dévoilait un peu de lui dans sa lecture personnalisée de l’œuvre[5]. » - Martine Berard, « commissaire habitante ».
Initialement sceptiques vis-à-vis de l’art contemporain, le bilan de ce projet a révélé une dynamique et une bienveillance au sein du groupe qui a contribué à changer les regards des « commissaires habitant·es ». Ainsi leurs positions ont évolué vers un sentiment de légitimité, déliant la parole. Une symbiose est née au sein d’un groupe intergénérationnel, favorisant une diversité d’approches et permettant une transmission mutuelle de connaissances. Alexandre Gébleux, retraité ayant participé au projet, est ravi de cette « aventure humaine qui a permis de créer de nouveaux liens »[6]. Néanmoins, l’investissement des habitant·es leur a parfois laissé un sentiment de frustration quant au choix des œuvres ainsi que leur nombre limité.
Du point de vue de notre équipe étudiante, cette expérience nous a permis de réfléchir à l’adaptation des outils de médiation en fonction des publics de la médiathèque. De plus, nous sommes parvenu·es à transmettre des clefs de lecture des œuvres qui ont été réappropriées par les « commissaires habitant·es » lors de leurs visites guidées. Par ailleurs, nous avons apprécié participer à une expérience originale en dehors des cadres muséaux conventionnels. Créer et faire perdurer des partenariats comme celui-ci est, selon nous, essentiel pour enrichir notre cursus universitaire, d’un point de vue professionnel. En effet, il est souvent complexe d'obtenir des stages et de participer à des projets culturels mais aussi de les concilier à nos travaux universitaires. Ainsi, cette expérience serait la bienvenue dès la licence. Porté et assuré par des bénévoles, ce projet a requis un engagement sur du long terme. Ce groupe de volontaires, nécessaire à la conduite des activités culturelles proposées, a favorisé ces échanges et a permis à de nouveaux publics de découvrir ces évènements et les activités de la Médiathèque Jean Prévost de Bron.
« Cette expérience “n’a pas que” changé mon regard sur l’Art Contemporain. En ce qui me concerne, l’Art Contemporain s’est avéré libérateur d’imagination et de créativité, une sorte de respiration cérébrale ! C’est même le regard sur l’Art en général qui a changé, notamment sur les arts moins bien perçus par les néophytes de ma génération…[7]. » - Alexandre Gébleux, « commissaire-habitant ».
[1] Isabelle Bertolotti (dir.), Là où les eaux se mêlent. 15e Biennale d’art contemporain de Lyon, cat. exp., Lyon, Fage éditions, 2019, p. 325. [2] Propos recueillis par Frédérine Pradier auprès d’Alexandre Gébleux, courriel du 23 février 2020.
[3] Accessible sur : http://mofn.ens-lyon.fr. [4] Propos recueillis par Frédérine Pradier auprès de Chantal Barioz, courriel du 14 février 2020. [5] Propos recueillis par Frédérine Pradier auprès de Martine Berard, courriel du 28 février 2020. [6] Propos cités dans : « Des habitants dans la peau de commissaires d’exposition », Le Progrès, 25 octobre 2019, p. 24. [7] Propos recueillis par Frédérine Pradier auprès d’Alexandre Gébleux, courriel du 23 février 2020.
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