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Matériaux inaccessibles : comment restaurer le mobilier ancien

  • Photo du rédacteur: Juliette Pujol
    Juliette Pujol
  • 18 mars 2020
  • 8 min de lecture

Écrit par Juliette Pujol


Le mobilier français ancien, du XVIIe au XIXe siècle, utilise des matériaux qui sont aujourd’hui en voie de disparition, et notamment les matières d’origine animale, qui ne sont plus aujourd’hui accessibles comme ressources premières.

Il s’agit pourtant d’objets qu’il faut préserver, car ils témoignent d’un patrimoine important. Le monde de la restauration-conservation met en place des questionnements pour poser les jalons d’une pratique future servant à la pérennisation de tels objets.


Mots-clé : mobilier/restauration/matière/matériaux.


La restauration, tributaire de la matière

Variant selon la région de fabrication et l’époque, les meubles restent des indicateurs pertinents de l’évolution d’une culture. D’un aspect utilitaire, les différents types de mobiliers expriment les besoins des époques auxquelles ils sont réalisés. Ils sont donc des témoins de goût, de classes sociales, d’usages. Par les techniques ou les matériaux utilisés pour leur création, ils attestent également de méthodologies, ou ressources disponibles et utilisées à un moment donné. Il paraît donc, à mes yeux, primordial de conserver ce type de patrimoine matériel, au même titre que d’autres comme la peinture, ou l’architecture.

La restauration-conservation intervient pour prolonger la durée de vie de ces objets, soumis à des contraintes temporelles, climatiques, ou liées aux actions humaines, qui peuvent entraîner leur dégradation à plus ou moins long terme. Considérés ensemble, ces deux termes de « conservation » et « restauration » sont complémentaires, mais se distinguent par les processus mis en œuvre pour sauvegarder l’objet. Le premier, la conservation, a pour but de stabiliser l’état d’un objet et de le pérenniser dans le temps. Le second, la restauration, est plus interventionniste, et consiste à réparer des dégâts (manques de matières, vernis ou bronzes abîmés, etc.) : cela permet ainsi de redonner à une œuvre un aspect lisible pour un observateur contemporain[1]. Dans sa mise en place, le but de la restauration est de s’approcher au maximum des matériaux et savoirs-faire de l’époque de réalisation et d’usage du mobilier, tout en gardant visible les réparations effectuées : cela permet de se distinguer ce qui est d’origine, et ce qui provient d’une intervention ultérieure. Il s’agit de trouver un équilibre entre un sens de lecture retrouvé, et un travestissement de l’objet, qui viserait à tromper le regardeur[2].

Malheureusement, pour certaines œuvres, un problème majeur se pose au moment de la restauration : le manque de matériaux adéquats. En effet, certaines matières, utilisées au XIXe siècle ou avant, sont devenues une denrée rare aujourd’hui. En cause, le trop faible renouvellement des matières naturelles, ou un emploi trop excessif ayant conduit à leur épuisement ou leur limitation sur le marché. Afin d’éviter la disparition complète de certaines ressources, des lois ont été mises en place au niveau international. C’est le cas de la CITES (Convention on International Trade of Endangered Species, ou convention de Washington), qui préserve ainsi plusieurs espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales[3].

Mais alors comment restaurer si la ressource nécessaire n’est pas disponible ?

Doit-on se contenter de conserver les objets, au risque de compromettre parfois leur lisibilité ?

Il existe en réalité plusieurs alternatives qui permettent de continuer à restaurer le patrimoine. Elles sont évidemment plus ou moins réalisables selon le type de matériaux utilisés à l’origine.


L’exemple de l’écaille de tortue

Pour un restaurateur qui travaille sur du mobilier ancien, l’écaille de tortue est une matière récurrente dans les objets qu’il rencontre. Employée en ébénisterie, marqueterie et tabletterie, cette matière est très utilisée au XVIIe siècle, pour des objets de type marqueterie Boulle[4], très en vogue durant le style Louis XIV. Elle reviendra à la mode durant le style Napoléon III, qui emprunte une partie de son langage stylistique à la marqueterie Boulle[5]. C’est une écaille très spécifique qui est utilisée pour ce mobilier, celle de la tortue dite caret ou imbriquée (Eretmochelys imbricata). Elle présente à sa surface des tâches allant du blond au brun, qui en font une matière très prisée.


Fig. 1 : détail de la carapace d'une tortue imbriquée. Copyright : The supermat, Wikipédia.



Fig. 2 : Coffret en marqueterie, attribué à André Charles Boulle, vers 1700-1720. Copyright : Daderot, Wikipédia.


La marqueterie d’origine requiert un travail spécifique de préparation au préalable. Assouplie dans de l’eau bouillante, retravaillée à la main, puis pressée et découpée, l’écaille est ensuite posée sur la marqueterie finale[6]. Elle est alors teintée grâce à des pigments mélangés à la colle ou à la pose d’un papier coloré fin entre la structure de l’objet et l’écaille elle-même. Une fois polies, les écailles deviennent transparentes laissant apparaître la coloration du papier sous-jacent, ainsi que les tâches présentes originellement sur la matière

Malheureusement, pour obtenir des écailles de dimensions assez importantes pour être utilisables, il faut une tortue ayant atteint une certaine taille, donc un certain âge. Or, ces animaux ont une durée de vie et un rythme de croissance qui ne permet pas un renouvellement assez important du nombre d’individus par rapport aux demandes des artisans en matériaux issus de ces mêmes individus. La demande en ressource trop élevée et le trafic a conduit les signataires de la CITES à placer cette espèce de tortue depuis 1981 sur l’annexe I de la convention de Washington. C’est cette annexe qui regroupe les espèces animales et végétales les plus menacées d’extinction. Le commerce en est donc strictement interdit, en dehors de dérogations particulières, c’est-à-dire dans le cas de la recherche scientifique, ou grâce à l’obtention d’un permis spécifique d’importation ou exportation[7]. Une des solutions pour restaurer les objets réalisés avec ce matériau est donc d’obtenir un de ces permis ; or il est très rarement délivré. En France, seuls de rares artisans d’art sont habilités à se procurer cette matière, et uniquement dans les stocks répertoriés par les douanes et les services vétérinaires français. Pour la plupart des restaurateurs, qui n’ont pas accès à ce Graal, il faut trouver d’autres solutions ne nuisant pas à la pérennisation de l’objet.


Le remplacement

Une des solutions régulièrement adoptée est le remplacement par un autre matériau, au rendu proche. Dans le cas de l’écaille, les restaurateurs reprennent la technique déjà adoptée par certains fabricants des époques antérieures, notamment à l’époque de Napoléon III. Cette méthode consiste à remplacer l’écaille par de la corne[8] (de bœuf le plus souvent, bien que d’autres espèces comme le buffle puissent être employées). Cette technique permet de faire illusion et de rendre un sens de lecture à l’objet, mais ne trompe pas un œil averti. La corne est effectivement plus fibreuse que l’écaille, et n’offre pas les mêmes effets flammés.

Un des avantages de cette technique est la facilité avec laquelle les restaurateurs peuvent se procurer cette matière. En effet, on peut, actuellement, la trouver sans effort chez les fournisseurs, soit sous forme de corne entière, soit sous forme de plaque prête à l’emploi[9].

Déontologiquement, bien que ce ne soit pas forcément une matière identique à celle d’origine, il n’en demeure pas moins qu’on continue à employer une matière animale, et qu’elle est déjà utilisée à la même époque par certains artisans pour fabriquer des objets grâce à la technique de marqueterie Boulle, lorsqu’ils ne peuvent se procurer d’écaille. C’est donc un choix qui reste sensé pour son utilisation dans le cadre d’une restauration.

Fig. 3 : Exemple de corne travaillée. Le rendu diffère de l'écaille de tortue. Copyright : Ken Mitchell, pexels.com.


Le synthétique : une solution avantageuse ?

Enfin, en derniers recours, certains utilisent des matières synthétiques de remplacement. Ce sont les mêmes utilisées aujourd’hui, dans le monde de la lunetterie notamment. Les matières plastiques sont substituées aux matières animales. C’est le cas par exemple du celluloïd (nitrate de cellulose et camphre mélangés), utilisé dès la fin du XIXe siècle, à la fois dans les créations et dans les restaurations de meubles[10]. Plutôt facile à créer et peu coûteux, ce type de matériau synthétique pose cependant des problèmes.

Le premier d’entre eux est sa difficulté d’identification. Le celluloïd est presque visuellement impossible à différencier des matières qu’il imite, comme l’écaille ou l’ivoire. On doit alors recourir à des analyses chimiques, qui contraignent le plus souvent à prélever un échantillon de matière. Cela oblige également à s’appuyer sur des laboratoires d’analyses, et à accéder à des protocoles qui demandent des budgets bien plus importants qu’auparavant. En outre, une fois la matière identifiée, encore faut-il être capable de la restaurer correctement : il faut pouvoir recréer l’épaisseur, le coloris ou encore le veinage correspondant à ceux présents à l’origine ; avant de l’insérer dans le meuble de telle sorte que le sens de lecture ne soit pas faussé, et que le procédé de restauration reste visible.

Le second problème offert par ce matériau concerne la déontologie. Celle-ci implique qu’une restauration doit pouvoir être identifiable, or s’il faut procéder à des analyses poussées pour reconnaître cette matière, peut-on dire qu’un expert pourrait l’identifier visuellement ? Peut-on considérer qu’on retrouve un sens de lecture de l’objet, ou est-on dans la tromperie ? Cette « simple » difficulté d’identification met donc déjà en lumière des questionnements sur la pérennisation des objets réalisés grâce à ce matériau. Il nécessite un coût plus important, ce qui, à terme, pourrait être dommageable pour le patrimoine : en admettant que les budgets de restauration ne soient pas extensibles, les institutions devront faire des choix parmi les objets qu’elles souhaiteront restaurer.

D’autres questions, induites par le fait que nous ayons pour l’instant assez peu de recul pour juger de l’efficacité de cette matière en termes de restauration sont déjà posées dans le monde des artisans-restaurateurs : si l’écaille commence déjà à être inaccessible, peut-on se permettre alors de restaurer un objet avec ce genre de matière synthétique : un matériau synthétique est-il à même de remplacer une matière organique ? Les restaurations, qui se doivent d’être réversibles selon la déontologie du métier, le sont-elles vraiment ?

Bien qu’il semble que le celluloïd puisse être une alternative séduisante, à l’écaille notamment, il faut donc prendre encore du recul sur ces matières synthétiques.


Une vision orientée vers l’avenir

Cela lance un nouvel axe de recherche aujourd’hui. Si les meubles et objets du XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles sont principalement conçus en bois et matières organiques, ceux plus contemporains du XXe et XXIe font de plus en plus appel aux matières synthétiques, qu’on ne sait pas toujours restaurer aujourd’hui. Faire une enture dans du bois est un procédé simple pour un restaurateur, combler une fissure dans un meuble en fibre de carbone lisse à l’extrême est beaucoup moins évident. Il existe heureusement plusieurs institutions en France qui ont pris les devants : l’ARC (Atelier de Recherche et de Création) du mobilier national propose notamment des créations-recherches à partir de nouvelles techniques ou matériaux. L’Institut National du Patrimoine et le C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des musées de France) sont également destinés à faire avancer la recherche dans le monde de la conservation-restauration. Cette dernière institution propose par exemple une journée d’étude « Le polyuréthane dans tous ses états » le 26 novembre 2019 à Paris[11]. Au même titre, les publications scientifiques proposés par chacun sur le sujet permettent d’apporter des réponses à ces questions et d’envisager des axes de progression. Il faut néanmoins comprendre que le monde de la restauration-conservation va devoir de plus en plus s’adapter à ces nouvelles contraintes et adapter des réflexions méthodologiques et techniques nouvelles pour continuer à œuvrer à la pérennisation des objets et du mobilier ancien ou nouveau.


[1] Résolution adoptée par les membres de l’ICOM-CC à l’occasion de la XVe conférence triennale, New Delhi, 22-26 septembre 2008. [2] C. BOITO, Conserver ou restaurer, Éditions Encyclopédie des nuisances, Paris, 2013. [3] CITES, [En ligne], consulté le 15 novembre 2019. URL : https://cites.org.

[4] André-Charles Boulle, 1642-1732, créateur de mobilier français de style Louis XIV, est connu pour avoir popularisé et donné son nom à une technique de marqueterie utilisant l’écaille de tortue et le laiton, comme celle présentée sur le coffret ci-dessus.

[5] P. KJELLBERG, Le meuble français et européen, du Moyen-âge à nos jours, Paris, Éditions de l’amateur, 2011, p. 479-484.

[6] COLLECTIF, « L’écaille de tortue : matière noble », proantic, [en ligne], consulté le 15 novembre 2019. URL: http://www.proantic.com/magazine/ecaille-tortue/

[7] CITES, [En ligne], consulté le 15 novembre 2019. URL : https://cites.org.

[8] Certains objets, notamment une paire de cabinets attribué à C.A. Boulle (Musée du Louvre, OA 5451) présentent l’utilisation de corne dans leur marqueterie.

[9] On en trouve chez plusieurs fournisseurs spécialisés, comme Dictum.

[10] « Celluloïd », CNRTL. [En ligne], consulté le 21 novembre 2019. URL : cnrtl.fr/definition/celluloid.

[11] Le programme est en ligne sur le site du C2RMF (URL : c2rmf.fr/actualités).


Fig. 1 : Détail de la carapace d'une tortue imbriquée. Copyright : The supermat, Wikipédia. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Tortue_imbriquée_naturalisée_aquarium_porte_dorée_Paris.JPG

Fig 2 : Coffret en marqueterie, attribué à André Charles Boulle, vers 1700-1720, Art Institute of Chicago. Copyright : Daderot, Wikipédia. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Casket,_early_18th_century,_attributed_to_Andre-Charles_Boulle,_oak_carcass_veneered_with_tortoiseshell,_gilt_copper,_pewter,_ebony_-_Art_Institute_of_Chicago_-_DSC09744.JPG

Fig. 3 : Exemple de corne travaillée. Le rendu diffère de l'écaille de tortue. Copyright : Ken Mitchell, pexels.com.

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