Ai Weiwei : art de Chine, art contre la Chine
- 6 juin 2018
- 5 min de lecture
Du 22 septembre 2017 au 28 janvier 2018, Ai Weiwei, un des représentants majeurs de l’art contemporain chinois, était présent au Palais de Rumine à Lausanne, pour l’exposition « D’ailleurs, c’est toujours les autres ». Retour sur un événement qui a agité la presse suisse.

Image 1. Ai Weiwei. Copyright : Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne 2017.
Après une première exposition en 2004 à la Kunsthalle de Berne, Ai Weiwei revient treize ans plus tard en Suisse pour présenter une sélection d’œuvres pour la plupart récentes. Né en 1957 à Pékin, Ai Weiwei est principalement connu pour son art à forte portée politique, visant entre autres la Chine. À la fois cinéaste, commissaire d’exposition, blogueur et artiste, Ai Weiwei se singularise également comme un artiste surmédiatisé très coté sur le marché de l’art, à un point tel que son nom est devenu une sorte de label, une vitrine de l’art contemporain chinois.
Pour cette dernière exposition au sein du Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Ai Weiwei collabore de nouveau avec Bernard Fibicher, le directeur du MCB-A, avec qui il avait déjà fait sa première exposition suisse en 2004. Il choisit d’intituler son exposition « D’ailleurs, c’est toujours les autres », une citation qui fait référence à son modèle Marcel Duchamp[1]. S’inspirant de la démarche développée par l’artiste français, Ai Weiwei déclare dans une interview que « le musée est pour [lui] un ready-made »[2] et l’applique ici au système muséal dans sa totalité – à savoir le Palais de Rumine, qui abrite en ses murs cinq musées : outre le MCB-A, on compte aussi le Musée cantonal de Zoologie, le Musée cantonal d’Archéologie et d’Histoire, celui de Géologie ainsi que le Musée Monétaire cantonal. Les œuvres d’Ai Weiwei investissent tous ces musées.
L’artiste joue sur les modalités de présentation de ses œuvres : tantôt surplombant les fossiles, tantôt glissées parmi des minéraux précieux, il choisit une muséographie spécifique selon les lieux, en fonction de ce qu’il souhaite transmettre au spectateur. Ses œuvres établissent un véritable dialogue avec les objets des différents musées, d’autant plus que leur thématique reste liée au musée auquel elles se rapportent : on peut par exemple admirer de véritables poteries néolithiques peintes d’une couleur vive par Ai Weiwei dans la section archéologie, glissées dans les vitrines à côté d’autres poteries de la même période, ou bien jeter un œil aux crabes en porcelaine rassemblés dans un coin de la section zoologie.
Entre valorisation de la culture chinoise et dénonciation du gouvernement
Parmi les œuvres phares de l’exposition, citons les deux imposants dragons du Musée cantonal de Zoologie (Dragon in Progress et With Wind) qui naviguent librement dans l’allée centrale, parmi les animaux naturalisés enfermés derrière leurs vitrines. Ces animaux mythiques symbolisent une liberté à la fois artistique – l’art n’a pas à être fossilisé, « empaillé » au sein d’un musée – mais aussi politique : le dragon est pour Ai Weiwei synonyme de liberté individuelle et sur le corps de With Wind, on peut lire des citations d’activistes engagés comme Nelson Mandela. Il y a ici imbrication du politique dans la pratique artistique.

Image 2. Ai Weiwei, Dragon in Progress, 2013, bambou et soie, 250 x 250 x 180 cm. Copyright : Estelle Blandin.
Pour concevoir ces deux œuvres, l’artiste s’est inspiré du savoir-faire traditionnel des cerfs-volants, en utilisant une structure légère en bambou. Non seulement l’usage de savoir-faire mais aussi les matériaux s’avèrent représentatifs de la Chine : porcelaine, soie, jade, … La question de l’héritage chinois traverse les œuvres d’Ai Weiwei, l’interrogeant d’autant plus qu’elles sont au sein d’un musée européen collectant des objets venus de tous les continents. Ai Weiwei se place donc en tant qu’artiste chinois au sein de la mondialisation et la questionne.

Cependant, Ai Weiwei interroge aussi son propre pays et son histoire. Ainsi, Blossom, une installation qui ressemble à un tapis de fleurs en porcelaine, fait référence à la « Campagne des Cents Fleurs » : lancée par Mao Zedong en 1957. Cette campagne avait pour slogan « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent » ; suite à une série de déboires, Mao souhaitait restituer dans une certaine mesure la liberté d’expression afin de rétablir son autorité mais l’événement se solde par une répression sanglante à cause de l’immense vague de contestation. Quant aux menottes en jade qu’on retrouve au Musée Cantonal de Géologie, elles évoquent la période d’emprisonnement d’Ai Weiwei où, en 2011, le gouvernement chinois arrête l’artiste et l’enferme pendant quatre-vingt-et-un jours dans un lieu tenu secret. C’est grâce à un mouvement de solidarité mondiale « Free Ai Weiwei » que l’artiste est libéré sous caution ; néanmoins, le gouvernement lui confisque son passeport pendant quatre ans, le privant ainsi de déplacements à l’étranger.
Image 3. Ai Weiwei, With Wind, 2014,
bambou et soie, 240 x 240 x longueur
variable. Copyright : Estelle Blandin.
Ai Weiwei, artiste surmédiatisé ?
Par son impact médiatique, le travail d’Ai Weiwei porte sur la scène artistique mondiale la question de la dissidence chinoise : on ne peut évoquer l’œuvre d’Ai Weiwei sans mentionner le régime autoritaire chinois et les nombreuses pressions que celui-ci cherche à imposer à l’artiste.
Cependant, le choix de cet artiste pour l’exposition pose quelques questions. Du fait de sa médiatisation, Ai Weiwei tend à éclipser les autres dissidents chinois. Face à un public européen peu connaisseur de l’art contemporain chinois, Ai Weiwei apparaît comme la figure de l’artiste contestataire chinois par excellence ; l’exposition offre de la sorte une vision tronquée de l’art contemporain chinois.
En outre, le choix de ce pays comme lieu d’exposition n’est pas anodin : plusieurs personnalités suisses comme Uli Sigg, collectionneur d’art contemporain chinois, ont dénoncé l’emprisonnement d’Ai Weiwei. La Suisse comprend également nombre de mécènes fortunés et Ai Weiwei est un artiste très coté ; s’il a été libéré en 2011 sous caution, c’est grâce à la protection du marché de l’art mondial.
Cependant, si problématique que puisse être cette surmédiatisation, Ai Weiwei s’en sert pour mettre au jour des causes auxquelles il tient. Il accorde ainsi une grande importance au message qu’il souhaite véhiculer. Récemment, il s’engage sur la crise migratoire en Europe et prend la défense des réfugiés dans un film intitulé Human Flow – film qui soulève lui aussi des ambivalences car financé en partie par Amazon, dont les politiques d’entreprise adoptent un modèle capitaliste qui pourrait entrer en contradiction avec les valeurs humanistes défendues par l’artiste.

Image 4. Ai Weiwei, Blossom (Détail), 2015, 35 éléments en porcelaine,
400 x 560 cm. Copyright : Ai Weiwei Studio, Ai Weiwei.
[1] Marcel Duchamp (1887 – 1968) est un artiste français réputé notamment pour avoir créé le concept de « ready-made ». Terme utilisé pour la première fois en 1916, il s’agit d’utiliser un ou des objets manufacturés et de les détourner de leur but utilitaire. Ainsi, le plus fameux de ses ready-made, La Fontaine (1917) met en scène un urinoir en porcelaine que l’artiste a renversé. Cette pratique a eu un impact considérable sur la création artistique au XXe siècle.
[2] Schellenberg, S., « Tout un palais pour Ai Weiwei », Le Courrier, [en ligne] 22/09/2017. Disponible sur : https://m.lecourrier.ch/152774/tout_un_palais_pour_ai_weiwei. [Consulté le 24/11/2017].

























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